À Perpignan, la 38e édition de Visa pour l’Image rassemble jusqu’au 13 septembre celles et ceux qui photographient l’actualité, les conflits, les sociétés et leurs transformations. Mais l’édition 2026 est traversée par la disparition de Jean-François Leroy, fondateur du festival, mort le 31 août à l’âge de 69 ans. Au Campo Santo, son visage est apparu à son tour sur l’écran qu’il avait consacré pendant près de quarante ans aux images des autres. Sa disparition dépasse désormais l’hommage : elle interroge ce que signifie encore photographier le réel, en conserver la preuve et transmettre cette responsabilité aux générations suivantes.
Une photographie commence sur le terrain
Avant de devenir une image publiée dans un journal, exposée sur un mur ou projetée sur un écran, une photographie de presse commence quelque part.
Dans une rue.
Au milieu d’une manifestation.
Sur une ligne de front.
Dans un hôpital, un village, un tribunal, un stade ou une maison détruite.
Elle commence par la présence d’un photographe face à une réalité qui existe indépendamment de lui.
Cette relation directe au terrain constitue l’une des particularités fondamentales du photojournalisme. Le photographe choisit un cadre et un instant, mais ce qu’il documente appartient au monde réel.
Visa pour l’Image s’est construit autour de cette matière.
Depuis 1989, le festival de Perpignan présente des photographies réalisées au cœur des guerres, des crises humanitaires, des bouleversements politiques, des transformations sociales et environnementales.
Des images produites dans l’urgence deviennent ensuite des documents.
Puis, avec le temps, certaines deviennent des archives.
La 38e édition rappelle brutalement cette transformation.
Cette fois, l’un des visages qui entre dans les archives est celui de l’homme qui avait consacré une grande partie de sa vie à les montrer.
Perpignan rassemble ceux qui documentent le monde
Visa pour l’Image a ouvert sa 38e édition le 29 août 2026.
Jusqu’au 13 septembre, vingt-sept expositions sont annoncées dans différents lieux de Perpignan, avec un accès gratuit au public de 10 heures à 20 heures.
La semaine professionnelle, du 31 août au 5 septembre, ajoute une autre dimension au rendez-vous.
Photographes, agences, rédactions, éditeurs et professionnels de l’image s’y rencontrent. Lectures de portfolios, rencontres, prix et bourses permettent aux travaux photographiques de circuler au-delà des espaces d’exposition.
Le soir, le Campo Santo accueille six soirées de projection.
L’actualité internationale y revient sous une autre temporalité.
Une photographie prise en quelques fractions de seconde peut alors être regardée plusieurs mois plus tard par des centaines de personnes réunies au même endroit.
Cette distance change le regard.
L’urgence de l’événement s’éloigne.
Sa trace demeure.
C’est l’une des fonctions essentielles d’un festival consacré au photojournalisme : permettre de regarder à nouveau ce que le flux quotidien de l’information a parfois fait disparaître trop rapidement.
Jean-François Leroy, près de quarante ans à défendre les photographes
Jean-François Leroy était indissociable de cette histoire.
Après avoir lui-même pratiqué la photographie et travaillé dans l’univers de la presse photographique et des agences, notamment à Sipa Press, il lance Visa pour l’Image à Perpignan en 1989, avec notamment le soutien de Roger Thérond.
Pendant près de quatre décennies, il accompagne le festival et les transformations du métier.
Le paysage de la photographie de presse a profondément changé pendant cette période.
Les modèles économiques de la presse se sont fragilisés. Des agences ont disparu ou se sont transformées. Les budgets consacrés à certains reportages ont diminué. Les modes de production et de diffusion des images ont été bouleversés par le numérique.
Visa est resté un lieu où le reportage photographique pouvait être montré pour lui-même, en dehors de la vitesse quotidienne de publication.
En 2026, Jean-François Leroy avait encore participé à la préparation de la 38e édition malgré la maladie.
Pour la première fois depuis la création du festival, il n’était cependant pas présent lors de son inauguration.
Deux jours après l’ouverture, le lundi 31 août, il est mort à Paris à l’âge de 69 ans, des suites d’un cancer.
Sa disparition a été annoncée par sa famille et l’équipe du festival.
Elle intervient précisément lorsque commence la semaine professionnelle.
Le métier qu’il avait défendu se retrouvait à Perpignan.
Son fondateur, lui, venait de disparaître.
Au Campo Santo, le fondateur devient une image
Le soir, au Campo Santo, le rapport entre celui qui montre les photographies et ceux qui sont photographiés s’est inversé.
Sur le grand écran, plusieurs portraits de Jean-François Leroy sont apparus devant le public.
Les photographies se sont succédé, parmi lesquelles des portraits crédités à Stephan Vanfleteren et Rémy Cortin.
Puis le public a applaudi.
Pendant des décennies, Jean-François Leroy avait contribué à placer devant ce public les images réalisées par les autres.
Cette fois, c’était son visage qui occupait l’écran.
La séquence était simple.
Elle était aussi profondément liée à la nature du festival.
L’image permettait de rendre présent celui qui venait de disparaître.
Mais elle produisait simultanément autre chose : une archive.
À partir de cet instant, les photographies de Jean-François Leroy ne documentaient plus seulement un homme à différents moments de sa vie.
Elles devenaient aussi des éléments de la mémoire de Visa pour l’Image.
Le fondateur entrait dans l’histoire visuelle du festival qu’il avait créé.
Photographier pour conserver la mémoire
D’autres absents sont apparus sur l’écran du Campo Santo.
Les projections ont également présenté des séquences consacrées à Claudia Cardinale et Robert Redford.
Portraits, scènes de cinéma et photographies d’archives ont permis de parcourir des fragments de leurs trajectoires.
Le mécanisme est familier, mais il demeure puissant.
Une photographie survit au moment qu’elle représente.
Elle peut survivre également à la personne photographiée.
C’est pourquoi les archives photographiques ne constituent pas simplement une accumulation d’images anciennes. Elles deviennent une partie de la mémoire collective.
Cette fonction prend une dimension particulière dans le photojournalisme.
Les photographies produites aujourd’hui dans les conflits, les crises politiques, les catastrophes ou les mouvements sociaux pourront devenir demain des documents permettant de comprendre ce qui s’est réellement déroulé.
Encore faut-il pouvoir établir leur origine.
Savoir qui les a réalisées.
Où.
Quand.
Dans quelles circonstances.
La mémoire documentaire dépend aussi de cette traçabilité.
Face à l’intelligence artificielle, la question de l’authenticité
Cette question prend une importance nouvelle avec le développement des technologies capables de produire ou de modifier des images.
Dans son éditorial préparé pour la 38e édition, Jean-François Leroy revenait encore sur la nécessité de défendre une information fiable et vérifiée face aux manipulations et à l’intelligence artificielle.
Le problème n’est pas seulement technologique.
Il est journalistique.
Une image peut être spectaculaire et ne rien documenter.
Elle peut ressembler au réel sans provenir du réel.
À l’inverse, une photographie journalistique possède une origine qui doit pouvoir être établie : un photographe, un lieu, une date, un contexte et des conditions de production.
Cela n’élimine ni le choix du cadre, ni le regard du photographe, ni la nécessité de contextualiser l’image.
Mais cela permet de savoir qu’un témoin était présent face à ce qu’il photographiait.
À mesure que la frontière visuelle entre photographie, modification numérique et génération artificielle devient plus difficile à percevoir, cette relation au terrain acquiert une valeur supplémentaire.
La photographie documentaire ne doit donc pas seulement être regardée.
Elle doit pouvoir être vérifiée.
La responsabilité du photojournaliste commence alors avant le déclenchement et continue après la publication : identifier, contextualiser, légender et préserver l’intégrité de ce qui est montré.
Sans photographes aujourd’hui, pas d’archives demain
Défendre le photojournalisme implique pourtant une réalité beaucoup plus matérielle.
Il faut pouvoir financer le terrain.
Un reportage nécessite du temps, des déplacements, du matériel, parfois des protections, des assurances et des semaines ou des mois de travail.
Or les transformations économiques de la presse ont rendu cette équation de plus en plus difficile pour de nombreux photographes.
Les prix et les bourses proposés autour de Visa prennent ici une signification particulière.
Les lectures de portfolios permettent également à des photographes de confronter leur travail à des professionnels, tandis que les rencontres créent des passerelles entre auteurs, agences, rédactions et public.
La transmission du photojournalisme ne consiste donc pas uniquement à apprendre à réaliser une bonne photographie.
Elle suppose de créer les conditions permettant aux photographes de continuer à partir sur le terrain.
Car la question des archives de demain commence aujourd’hui.
Si certains événements ne sont plus documentés, aucune exposition future ne pourra reconstruire les images qui n’auront jamais été produites.
Préserver la mémoire suppose d’abord de permettre le témoignage.
Après Jean-François Leroy, continuer à montrer le réel
Visa pour l’Image doit désormais poursuivre son histoire sans son fondateur.
Cette transition ne se résume pas à la succession d’une direction.
Elle concerne ce que le festival choisira de préserver de sa fonction.
Les technologies changeront.
Les supports de publication changeront.
Les modèles économiques continueront probablement à évoluer.
La manière dont le public découvre les images changera elle aussi.
Mais une question demeure : qui était là pour voir ?
C’est sur cette relation entre présence, témoignage et document que repose une grande partie de la valeur du photojournalisme.
Au Campo Santo, le visage de Jean-François Leroy est désormais devenu lui-même une archive.
Puis les projections ont continué.
Ailleurs, au même moment, d’autres photographes continuaient à produire les images d’événements qui appartiennent encore au présent.
Certaines seront publiées immédiatement.
D’autres seront oubliées.
Quelques-unes traverseront peut-être les décennies.
Et un jour, elles permettront à ceux qui n’étaient pas là de regarder ce qui s’est passé.
C’est peut-être là que commence l’héritage le plus durable de Visa pour l’Image : continuer à donner une place à ceux qui vont sur le terrain pour que le réel laisse une trace.
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