Robert « Kool » Bell : à Marciac, une basse traverse soixante ans d’histoire

Robert « Kool » Bell : à Marciac, une basse traverse soixante ans d’histoire

Le 4 août, Jazz in Marciac accueille Kool & The Gang pour une soirée où la fête porte aussi une mémoire. Derrière les succès qui ont fait danser plusieurs générations demeure Robert « Kool » Bell. Bassiste, cofondateur et seul membre originel encore présent dans la formation après plus de soixante ans, il relie les débuts jazz de Jersey City à une scène de Marciac où funk, soul et groove retrouvent leur histoire commune.

Une basse peut raconter beaucoup plus qu’un morceau.

Celle de Robert « Kool » Bell accompagne Kool & The Gang depuis une époque où Celebration, Fresh ou Get Down On It n’existaient pas encore.

Ce mardi 4 août, lorsqu’il rejoint avec le groupe la scène de Jazz in Marciac, Robert Bell ne porte pas seulement le répertoire d’une formation mondialement connue.

Il porte le temps.

Plus de soixante années séparent les premières expériences musicales à Jersey City de cette soirée dans le Gers. Pendant cet intervalle, le groupe a changé, la musique populaire américaine s’est transformée et plusieurs compagnons historiques de Robert Bell ont disparu.

Lui est toujours là, basse en main.

Une histoire commencée avant les tubes

Il faut remonter aux années 1960 pour retrouver les premières traces de l’aventure.

Robert Bell, son frère Ronald et plusieurs jeunes musiciens jouent alors ensemble à Jersey City. Le jazz occupe une place centrale dans leur apprentissage et leur première formation prend notamment le nom des Jazziacs.

Kool & The Gang viendra ensuite.

Le funk aussi.

Puis viendront les grandes scènes, les albums, les tournées et les morceaux capables de franchir les frontières américaines.

Mais cette chronologie est importante parce qu’elle rappelle ce que la célébrité du groupe peut parfois masquer : Kool & The Gang n’est pas né avec le disco.

Son histoire musicale commence dans un environnement où le jazz constitue une école.

Robert Bell est resté

Soixante années représentent plusieurs vies à l’échelle d’un groupe.

Une formation change avec les départs, les arrivées, les succès, les périodes plus difficiles et la disparition de ses membres.

Kool & The Gang a traversé toutes ces étapes.

Ronald Bell, frère de Robert et figure essentielle de la construction musicale du groupe, est mort en 2020. Dennis « Dee Tee » Thomas a disparu l’année suivante. George Brown, autre membre fondateur, est mort en 2023.

Cette succession de disparitions a progressivement placé Robert Bell dans une situation particulière.

Il est devenu le dernier membre originel encore présent dans Kool & The Gang.

Ce statut ne fait pas de lui un personnage extérieur contemplant son propre passé.

Il continue à jouer.

Et c’est précisément ce qui donne de la force à sa présence à Marciac.

La mémoire n’est pas seulement racontée. Elle se trouve encore sur scène.

La basse avant la légende

Robert Bell n’occupe pas nécessairement l’espace de la manière la plus spectaculaire.

Son instrument explique pourtant une partie du son de Kool & The Gang.

Dans le funk, la basse construit le mouvement. Avec la batterie, elle crée cette assise répétitive qui permet ensuite aux cuivres, aux voix et aux autres instruments de prendre leur place.

Le groove commence souvent là.

Chez Kool & The Gang, cette architecture a traversé les décennies même lorsque le groupe changeait de registre.

Les premières années sont fortement marquées par le jazz et le funk instrumental. Puis la formation élargit progressivement son langage et atteint une audience considérable avec des titres davantage orientés vers la soul, le R&B, le disco et la pop.

La transformation est profonde.

Le fil rythmique, lui, demeure.

Marciac ne reçoit pas seulement une machine à tubes

C’est ici que Jazz in Marciac prend toute sa place dans l’histoire.

Programmer Kool & The Gang pourrait être présenté simplement comme l’arrivée d’un groupe populaire capable de faire danser un chapiteau.

Ce serait passer à côté de la rencontre.

Marciac est construit autour du jazz. Kool & The Gang vient d’une histoire qui commence précisément par cette musique avant de s’étendre vers d’autres territoires afro-américains.

La scène du festival devient alors un point de rencontre entre l’origine et ce qui en est sorti.

Le funk n’a pas effacé le jazz.

Il a repris certains de ses instruments, ses musiciens, sa liberté rythmique et son héritage pour construire un autre langage.

C’est cette continuité que la soirée permet d’entendre.

« Jungle Boogie », avant « Celebration »

La mémoire collective peut parfois reconstruire l’histoire d’un groupe autour de ses plus grands succès.

Pour Kool & The Gang, Celebration occupe une place immense.

Mais avant le morceau sorti en 1980, une autre formation avait déjà imposé son funk.

Jungle Boogie appartient à cette période plus brute. Les cuivres y frappent, le rythme avance avec insistance et le morceau porte une énergie très différente de celle des grands succès qui suivront.

Puis l’écriture évolue.

Ladies’ Night accompagne une nouvelle période. Celebration devient international. Get Down On It, Fresh et Cherish élargissent encore le public.

Kool & The Gang réussit alors quelque chose de difficile : changer sans rendre méconnaissable ce qui faisait fonctionner sa musique.

C’est aussi pour cela que plusieurs générations peuvent aujourd’hui se retrouver devant la même scène.

Le public de Marciac reçoit plusieurs époques à la fois

Le 4 août, tout le monde n’écoute pas Kool & The Gang avec la même mémoire.

Certains ont connu les morceaux au moment de leur sortie.

D’autres les ont entendus dans les années suivantes, à la radio, dans des fêtes ou au cinéma.

Une génération plus jeune peut les avoir rencontrés par le hip-hop, le sampling, les plateformes musicales ou simplement par des morceaux devenus si familiers qu’ils semblent avoir toujours existé.

C’est l’une des particularités du patrimoine musical populaire.

Une chanson survit parfois à son contexte initial.

Elle change de public sans changer nécessairement de rythme.

À Marciac, ces générations se retrouvent devant les mêmes musiciens et répondent aux mêmes premières mesures.

Le festival raconte aussi son jazz par ses ouvertures

Cette rencontre dit également quelque chose de Jazz in Marciac.

Un grand festival ne construit pas son identité uniquement en répétant ce qu’il a déjà programmé.

Il la construit aussi par les rapprochements qu’il ose.

Accueillir Kool & The Gang permet de regarder le jazz non seulement comme un répertoire, mais comme une source ayant irrigué une partie considérable de la musique afro-américaine.

La programmation de Brooklyn Funk Essentials lors de cette même soirée renforce cette lecture.

Deux générations, deux trajectoires, mais un vocabulaire où funk, jazz et soul continuent de circuler.

Marciac ne perd pas son identité en ouvrant cette porte.

Il montre jusqu’où elle peut conduire.

Une intronisation, mais surtout une transmission

L’entrée de Kool & The Gang au Rock & Roll Hall of Fame en 2024 a donné une reconnaissance institutionnelle à cette longévité.

Mais une distinction ne suffit pas à expliquer pourquoi un groupe demeure vivant.

La réponse se trouve probablement davantage dans la transmission.

Kool & The Gang a influencé d’autres musiciens. Ses morceaux ont été repris et samplés. Son langage rythmique s’est retrouvé dans d’autres genres.

Surtout, ses chansons continuent d’être jouées devant des publics qui ne correspondent plus à une seule génération.

La transmission ne se mesure donc pas uniquement à ce que les historiens de la musique retiennent.

Elle se mesure aussi à ce que le public reconnaît.

À 23 heures, l’histoire continue

Lorsque Kool & The Gang entre en scène à Marciac, Robert Bell n’a pas besoin de raconter soixante années avant de commencer à jouer.

Elles sont déjà là.

Dans la basse.

Dans les cuivres.

Dans les morceaux.

Dans les absents également.

Et dans un public qui transforme une nouvelle fois cette mémoire en musique présente.

Jazz in Marciac offre à cette histoire un cadre particulièrement juste : celui d’un festival où la musique dont Kool & The Gang est parti continue de dialoguer avec les formes qu’elle a contribué à engendrer.

Robert « Kool » Bell aura traversé les changements de formation, les époques et les frontières musicales.

Ce 4 août à Marciac, il ne vient pourtant pas refermer cette histoire.

Il continue à la jouer.

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