Mas-d’Azil : quand une grotte d’Ariège donne son nom à la Préhistoire

Mas-d’Azil : quand une grotte d’Ariège donne son nom à la Préhistoire

Des milliers de personnes traversent aujourd’hui la montagne du Mas-d’Azil. Mais sous la roche ariégeoise s’est également écrite une partie de l’histoire de l’archéologie européenne. Fouillée depuis le XIXe siècle, la grotte a livré habitats, œuvres, ossements et séquences archéologiques. Surtout, elle a donné son nom à l’Azilien. Depuis plus de 150 ans, chaque génération de chercheurs revient ainsi interroger une mémoire que la montagne n’a pas fini de restituer.

Un nom peut parfois contenir toute une histoire.

Azilien.

Le terme appartient aujourd’hui au vocabulaire de la Préhistoire. Il désigne une culture qui se développe en Europe occidentale à la transition entre la fin du Paléolithique supérieur et les sociétés qui lui succèdent.

Mais derrière ce mot scientifique se trouve un lieu réel.

Le Mas-d’Azil.

Un village d’Ariège.

Une rivière, l’Arize.

Et une montagne dont les galeries allaient devenir l’un des grands terrains de construction du savoir préhistorique.

Avant la science, il y avait les traces

Les hommes du XIXe siècle n’ont évidemment pas « découvert » la grotte.

Elle était connue, traversée et utilisée depuis longtemps.

Ce qu’ils vont progressivement découvrir, c’est son ancienneté humaine.

Le tournant intervient notamment avec les travaux routiers réalisés au XIXe siècle. Entre 1853 et 1877, les terrassements nécessaires aux aménagements font apparaître des ossements et attirent l’attention sur les dépôts de la cavité.

À cette époque, la Préhistoire est elle-même une discipline scientifique encore jeune.

Les chercheurs apprennent à lire les couches.

À comparer les outils.

À classer les objets.

À comprendre que différentes populations ont occupé un même lieu à des périodes très éloignées.

Le Mas-d’Azil va devenir l’un de leurs laboratoires.

Édouard Piette entre dans la montagne

En 1887, Édouard Piette arrive au Mas-d’Azil.

Il n’est pas un inconnu.

Ses recherches précédentes dans plusieurs grottes pyrénéennes lui ont déjà permis de constituer une importante collection d’art préhistorique. Disposant de moyens personnels et d’une solide réputation scientifique, il entreprend de vastes fouilles dans la cavité ariégeoise.

Sur la rive droite de l’Arize, dans ce qu’il appelle la « caverne d’amont », ses recherches révèlent notamment une quantité remarquable d’objets en os et en bois de renne.

Mais c’est sur l’autre rive que se prépare un changement beaucoup plus profond.

Piette ne va plus seulement découvrir des objets.

Il va tenter de comprendre une transition.

Des objets qui ne rentrent plus dans les cases

À partir de 1889, Piette entreprend des fouilles sur la rive gauche.

Les ensembles qu’il observe posent une question.

Ils ne correspondent plus exactement à ce que les chercheurs associent au Magdalénien.

Mais ils ne correspondent pas non plus au Néolithique.

Piette distingue alors une culture intermédiaire.

Il faut la nommer.

Il choisit le lieu.

Azilien.

À cet instant, quelque chose d’exceptionnel se produit.

Le Mas-d’Azil cesse d’être seulement le lieu où des vestiges ont été découverts.

Le site devient une référence permettant d’organiser le temps préhistorique.

Son nom quitte l’Ariège pour entrer dans la terminologie scientifique.

Les galets deviennent des témoins

Parmi les objets les plus immédiatement associés à l’Azilien figurent les célèbres galets peints.

Traits, points et motifs géométriques apparaissent sur de petits supports de pierre.

Leur apparente simplicité contraste avec certaines œuvres figuratives spectaculaires du Magdalénien.

Mais il serait dangereux d’en tirer l’idée d’une disparition de la pensée artistique.

Ces objets appartiennent à un contexte de transformations beaucoup plus vaste.

Le climat change.

Les environnements évoluent.

Les ressources et les territoires se modifient.

Les techniques humaines évoluent elles aussi.

L’Azilien documente une société confrontée à un monde différent de celui des générations précédentes.

Le galet n’est donc pas seulement un objet intrigant.

Il devient l’indice d’une transformation humaine.

Le Magdalénien révèle une autre maîtrise

Quelques millénaires auparavant, d’autres occupants avaient laissé une expression artistique très différente.

Le matériel magdalénien découvert au Mas-d’Azil comprend outils, harpons, parures et œuvres d’art mobilier remarquables.

Parmi elles, le célèbre « Faon aux oiseaux » occupe une place particulière.

Réalisé dans du bois de renne, cet objet est un propulseur décoré, associant maîtrise technique et représentation animale.

Il oblige à abandonner une représentation rudimentaire des sociétés paléolithiques.

Ces populations ne fabriquaient pas uniquement ce qui était nécessaire à leur subsistance.

Elles transformaient leurs outils.

Elles gravaient.

Elles sculptaient.

Elles représentaient leur monde.

Et sous la montagne, une partie de cette création a survécu.

Puis les parois commencent à parler

L’histoire scientifique de la grotte ne s’arrête pas avec Piette.

À la fin de sa vie, celui-ci encourage un jeune chercheur promis à devenir l’une des grandes figures de la Préhistoire : Henri Breuil.

Breuil travaille à son tour au Mas-d’Azil.

En 1902, il découvre les premières gravures pariétales identifiées dans la grotte.

Dix ans plus tard, Henri Bégouën et ses fils découvrent un ensemble pariétal important dans le vestibule de ce qui deviendra la Galerie Breuil.

Le regard scientifique change encore.

Après les sédiments et les objets, il faut désormais lire les murs.

La montagne n’a donc pas conservé une seule forme de mémoire.

Elle en possède plusieurs supports.

La terre.
L’os.
La pierre.
Les objets.
Les parois.

Mandement explore ce qui reste derrière

À partir de 1936, Joseph Mandement ouvre un nouveau chapitre.

Pendant plus de deux décennies, jusqu’en 1958, il parcourt et explore le réseau de galeries de la rive droite.

Il découvre notamment la seconde partie de la Galerie Breuil en 1937, puis la Galerie des Ours et la Galerie des Silex.

En 1948, une découverte prend une dimension particulière.

Dans le secteur de la Salle Piette, Mandement met au jour un crâne humain isolé, attribué au Magdalénien.

Soudain, derrière les classifications apparaît de nouveau un individu.

Magdalénien est un terme scientifique.

Mais le crâne appartenait à une personne.

Quelqu’un qui avait vécu.

Quelqu’un qui avait connu cette montagne bien avant les archéologues.

Les Péquart retrouvent l’espace de vie

Marthe et Saint-Just Péquart arrivent avec une autre expérience archéologique.

À partir de la seconde moitié des années 1930, ils travaillent notamment sur les niveaux magdaléniens.

Sur la rive droite, ils explorent la Galerie des Silex, récemment découverte par Mandement.

Cette galerie longue d’environ 68 mètres mais relativement étroite livre des informations essentielles sur l’occupation humaine.

La couche archéologique atteint 40 à 60 centimètres d’épaisseur.

Mais un autre détail permet de comprendre physiquement le lieu.

À certains endroits, la distance entre le sol rocheux et la voûte n’était initialement que de 1 à 1,20 mètre.

Les premiers occupants devaient donc circuler courbés. Avec l’accumulation progressive des dépôts, les derniers Magdaléniens devaient parfois se déplacer à genoux ou accroupis.

L’archéologie ne donne plus seulement une date.

Elle permet de retrouver un geste.

Une posture.

Une manière d’occuper l’espace.

Une découverte n’efface pas la précédente

C’est peut-être l’une des grandes leçons scientifiques du Mas-d’Azil.

Chaque nouvelle génération n’a pas simplement remplacé les précédentes.

Elle a relu leurs découvertes.

Les méthodes de Piette ne sont pas celles des Péquart.

Celles des Péquart ne sont pas celles de l’archéologie contemporaine.

Des objets sortis de terre il y a plus d’un siècle peuvent aujourd’hui être interrogés avec de nouvelles méthodes.

Des dépôts autrefois négligés peuvent devenir essentiels.

Des datations permettent de revoir des chronologies.

Et des secteurs considérés comme connus peuvent encore produire de nouvelles informations.

C’est ainsi que la science avance dans la grotte :

non pas en effaçant la mémoire,

mais en apprenant progressivement à mieux la lire.

Sous le Magdalénien, une histoire encore plus ancienne

Les recherches modernes ont apporté une démonstration spectaculaire de ce principe.

Des investigations récentes ont identifié des niveaux aurignaciens remontant approximativement à 35 000–33 000 ans, sous d’anciens dépôts de crue. Elles ont également permis de préciser des occupations magdaléniennes plus récentes.

Autrement dit, alors que le Mas-d’Azil était déjà mondialement connu pour le Magdalénien et l’Azilien, la recherche a continué à repousser la profondeur de son histoire humaine.

Plus de cent cinquante ans après les premiers grands travaux, la chronologie n’est toujours pas figée.

La montagne continue de modifier ce que nous savons d’elle.

Un musée pour remettre les objets en relation

Une grande partie de cette histoire peut aujourd’hui être poursuivie dans le village.

Le Musée de la Préhistoire du Mas-d’Azil conserve et présente notamment une importante collection issue des recherches archéologiques réalisées sur le site.

Le musée actuel a été inauguré en 1981 et bénéficie du label Musée de France.

Ce déplacement des objets est intéressant.

Ils quittent leur contexte souterrain pour devenir accessibles au public.

Mais leur sens reste lié à la grotte.

Un harpon n’est pas seulement un harpon.

Un galet peint n’est pas seulement une pierre décorée.

Une rondelle perforée n’est pas uniquement un objet esthétique.

Chaque pièce appartient à une couche, un environnement, une technique et une société.

Le travail du musée consiste aussi à restituer ces relations.

Un monument, mais toujours un terrain de recherche

Depuis 1942, la grotte du Mas-d’Azil est protégée au titre des Monuments historiques.

Cette reconnaissance pourrait donner l’impression d’un patrimoine désormais définitivement établi.

Or le Mas-d’Azil reste exactement le contraire.

Il demeure un site scientifique.

Après plus de 150 années de recherches, son immense réseau et le massif qui l’entoure n’ont pas livré toutes leurs informations.

Cette situation est fondamentale.

Le patrimoine n’est pas seulement ce que nous savons déjà.

Il est également ce que nous devons encore apprendre à comprendre.

Quand un lieu devient une unité de temps

Des milliers de sites archéologiques conservent des traces humaines.

Beaucoup ont livré des objets remarquables.

Peu ont connu le destin du Mas-d’Azil.

Ici, la relation entre territoire et science s’est inversée.

Au départ, les chercheurs utilisent les objets pour comprendre le lieu.

Puis le lieu lui-même devient un outil pour comprendre une époque.

Mas-d’Azil donne Azilien.

Un toponyme devient une catégorie archéologique.

La géographie devient chronologie.

Et un village d’Ariège se retrouve inscrit dans l’histoire scientifique de la Préhistoire.

La montagne et ceux qui cherchent

Aujourd’hui encore, le visiteur peut voir l’Arize entrer sous la roche.

Il peut traverser la montagne.

Il peut rejoindre le musée.

Il peut regarder les objets que d’autres ont retrouvés avant lui.

Mais derrière cette expérience visible existe une seconde histoire.

Celle des personnes qui ont tenté de comprendre ce que la montagne avait conservé.

Piette.

Breuil.

Bégouën.

Mandement.

Marthe et Saint-Just Péquart.

Puis les générations suivantes.

Chacune est entrée avec les connaissances de son époque.

Chacune a posé de nouvelles questions.

Et aucune n’a épuisé le site.

C’est peut-être là que le Mas-d’Azil révèle le mieux sa singularité.

La montagne a conservé la trace des populations préhistoriques.

Puis elle a conservé suffisamment de cette mémoire pour permettre, des milliers d’années plus tard, aux chercheurs de reconstruire progressivement leur histoire.

Et le processus continue.

La montagne conserve la mémoire de ceux qui l’ont traversée.

Encore faut-il, génération après génération, apprendre à la lire.

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