France–Arabie saoudite : qui détient désormais le levier ?

France–Arabie saoudite : qui détient désormais le levier ?

La visite de Mohammed ben Salmane à Paris révèle une évolution plus profonde que la multiplication des accords franco-saoudiens. Riyad dispose aujourd’hui d’un choix de partenaires beaucoup plus large, tandis que la France cherche à préserver sa place dans un royaume devenu incontournable par ses capitaux, son énergie et son poids régional. Mais la puissance financière saoudienne ne suffit pas à elle seule à réaliser Vision 2030 : technologies, compétences et savoir-faire étrangers restent indispensables. Entre Paris et Riyad se construit ainsi un rapport de force où la dépendance n’est ni unilatérale ni parfaitement équilibrée.

Pendant longtemps, la puissance saoudienne semblait pouvoir être résumée par deux éléments : le pétrole et les capitaux qu’il générait.

Cette lecture ne suffit plus.

L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane utilise désormais cette puissance financière pour transformer son économie, développer de nouveaux secteurs et augmenter sa marge de manœuvre internationale.

C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron reçoit le prince héritier saoudien à Paris.

La question n’est donc plus simplement de savoir combien de contrats seront conclus entre les deux pays.

Elle est de comprendre comment leur pouvoir de négociation respectif a évolué.

Riyad a gagné ce que recherchent toutes les puissances : le choix

L’une des transformations les plus importantes de la politique extérieure saoudienne réside dans la multiplication de ses interlocuteurs.

La relation avec Washington demeure essentielle, notamment sur les questions de sécurité. Mais elle n’empêche plus Riyad de développer parallèlement ses rapports économiques avec Pékin, ses échanges avec les grandes économies asiatiques ou ses partenariats avec plusieurs États européens.

Cette diversification produit un avantage politique considérable.

Elle réduit le risque de dépendre d’un seul partenaire.

Elle permet également au royaume de comparer les offres, les technologies, les financements et les conditions proposées par plusieurs puissances.

La France doit être replacée dans cette réalité.

Paris ne peut considérer sa relation historique avec Riyad comme une garantie de contrats futurs. Les entreprises françaises évoluent dans un environnement où les concurrents américains, chinois, asiatiques et européens cherchent eux aussi à profiter de la transformation saoudienne.

Le rapport de force commence ici : Riyad peut davantage choisir.

Mais avoir le choix ne signifie pas pouvoir tout faire seul

Cette nouvelle position saoudienne comporte pourtant une limite.

Vision 2030 exige beaucoup plus que des capitaux.

Transformer une économie suppose des technologies, des ingénieurs, des formations, des infrastructures, des systèmes de santé, des capacités industrielles et numériques, mais aussi des années d’expérience accumulée dans certains secteurs.

C’est ici que la France conserve ses cartes.

Son industrie, son expertise dans les transports et les infrastructures, ses capacités de défense, ses technologies, ses entreprises de santé et son savoir-faire culturel ou patrimonial correspondent à plusieurs besoins du royaume.

Le rapport franco-saoudien repose donc sur un paradoxe.

Plus Riyad devient puissant financièrement, plus il peut choisir ses partenaires.

Mais plus il accélère sa transformation, plus il doit trouver des partenaires capables de lui fournir ce que l’argent ne permet pas de produire instantanément : le savoir-faire et le temps.

Paris, de son côté, a besoin de transformer ses compétences en marchés

La France possède des savoir-faire, mais leur valeur géopolitique n’existe réellement que s’ils trouvent des débouchés.

L’Arabie saoudite représente à cet égard un marché difficile à négliger.

Les besoins créés par la transformation du royaume touchent simultanément les transports, les infrastructures, l’industrie, la santé, l’énergie, le numérique, le tourisme et les services.

Pour les entreprises françaises, participer à cette transformation signifie accéder à des projets capables de s’étendre sur plusieurs années.

Pour Paris, cela signifie aussi maintenir une présence économique dans une région où la compétition internationale s’intensifie.

La diplomatie économique devient alors un instrument de positionnement.

La France ne cherche pas seulement à vendre.

Elle cherche à rester nécessaire dans certains domaines.

Lorsque le capital traverse la frontière dans l’autre sens

Mais quelque chose d’autre a changé.

Paris souhaite désormais également attirer en France la puissance d’investissement saoudienne.

L’annonce pendant la visite d’un projet de plusieurs milliards d’euros à Cergy-Pontoise en constitue l’illustration la plus spectaculaire.

Ce mouvement modifie la relation traditionnelle.

La France n’est plus uniquement un pays dont les entreprises cherchent des contrats en Arabie saoudite. Elle devient également un territoire où Riyad peut investir.

Cette inversion partielle des flux crée une situation nouvelle.

Lorsque des entreprises françaises investissent en Arabie saoudite et que des capitaux saoudiens financent simultanément des projets en France, les conséquences d’une détérioration politique deviennent plus importantes pour les deux parties.

L’interdépendance ne vient donc pas uniquement du montant des échanges.

Elle vient du croisement des intérêts.

Le pétrole reste la force — et la vulnérabilité

Toute analyse du nouveau pouvoir saoudien doit cependant revenir à son origine.

Le royaume peut financer une transformation économique considérable parce qu’il demeure une puissance énergétique majeure.

C’est là toute la contradiction de Vision 2030 : une partie de la préparation de l’après-pétrole repose encore sur la puissance du pétrole.

Mais cette puissance possède une géographie.

Et cette géographie impose des vulnérabilités.

Le détroit d’Ormuz en est l’exemple le plus évident.

Une crise prolongée autour de cette voie maritime ne concerne pas uniquement les pétroliers qui la traversent. Elle peut affecter les prix énergétiques, les chaînes logistiques, les investissements et les économies importatrices.

Pour Riyad, la stabilité régionale devient donc une condition de la transformation économique.

Pour Paris, elle touche directement aux intérêts économiques et énergétiques.

C’est pourquoi Ormuz, l’Iran et la sécurité maritime ne sont pas des sujets périphériques à la visite.

Ils se trouvent derrière une partie de l’équation économique.

Une autre vulnérabilité : l’image internationale

La puissance ne se mesure cependant pas uniquement en dollars, en pétrole ou en contrats.

Elle dépend aussi de la capacité d’un État et de ses dirigeants à entretenir des relations internationales.

L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 avait placé Mohammed ben Salmane au centre d’une crise internationale majeure.

Cet épisode reste indissociable de son parcours politique et continue d’alimenter les débats sur les droits humains et la relation entretenue par les démocraties occidentales avec le royaume.

Mais les années suivantes ont montré une autre réalité : isoler durablement Riyad avait également un coût pour ses partenaires.

L’énergie, la sécurité régionale, les investissements et le poids politique du royaume ont progressivement réinstallé l’Arabie saoudite au centre des calculs diplomatiques.

Le retour de Mohammed ben Salmane dans les capitales occidentales ne signifie donc pas que les controverses ont disparu.

Il montre que les intérêts stratégiques ont modifié le calcul des gouvernements.

C’est l’une des contradictions centrales de la relation franco-saoudienne.

Paris peut approfondir sa coopération avec Riyad sans que les deux pays partagent le même système politique ni la même conception de certaines libertés.

La relation repose sur les domaines où leurs intérêts se rencontrent, et non sur l’idée d’une convergence totale.

Le véritable pouvoir consiste-t-il à pouvoir dire non ?

C’est ici que le rapport de force devient plus intéressant.

Riyad dispose aujourd’hui d’une capacité accrue à refuser une proposition française si une autre puissance lui offre de meilleures conditions.

Cette faculté augmente son pouvoir de négociation.

Mais la logique fonctionne également dans l’autre sens.

La France peut chercher ses propres partenaires dans le Golfe et ailleurs. Elle peut décider que certaines coopérations ne correspondent pas à ses intérêts ou à ceux de ses entreprises.

L’interdépendance n’est donc pas synonyme de dépendance absolue.

Elle produit plutôt un espace dans lequel le coût du refus augmente progressivement.

Plus les entreprises investissent, plus les projets s’étendent dans le temps et plus les institutions travaillent ensemble, plus une rupture devient économiquement et politiquement coûteuse.

Le pouvoir ne réside alors plus uniquement dans la capacité d’imposer.

Il réside aussi dans la capacité de rendre la coopération préférable à son absence.

Le rapport de force n’a pas disparu : il s’est déplacé

La France et l’Arabie saoudite n’arrivent pas à cette relation avec les mêmes ressources.

Riyad possède l’énergie, des capitaux considérables, un marché en transformation et une position géographique stratégique.

Paris apporte des technologies, des entreprises, des compétences, une capacité militaire et diplomatique ainsi qu’un accès à des réseaux économiques et institutionnels construits sur plusieurs décennies.

Aucun de ces ensembles d’atouts ne remplace complètement l’autre.

C’est précisément ce qui donne de la profondeur à la relation.

La question n’est donc peut-être pas de déterminer lequel des deux pays « a besoin » de l’autre.

Elle consiste à mesurer qui dispose du plus grand nombre d’alternatives lorsqu’une négociation commence.

Sur ce terrain, l’Arabie saoudite a incontestablement gagné en marge de manœuvre.

La France doit désormais défendre sa valeur dans un royaume où de nombreuses puissances veulent entrer.

Mais Riyad rencontre à son tour une limite : la diversification économique ne peut être achetée entièrement sur catalogue.

Elle doit être construite.

Et pour la construire, le royaume continuera d’avoir besoin de partenaires.

La relation franco-saoudienne se situe exactement dans cet équilibre.

Riyad a gagné des options. Paris doit préserver sa valeur. Entre les deux, l’interdépendance naît moins d’une absence de choix que de l’intérêt croissant à continuer de travailler ensemble.

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