Des tentes, des tonnelles, des uniformes et une colère qui ne veut plus rester enfermée dans les casernes. Ce dimanche 27 septembre 2026, des sapeurs-pompiers professionnels ont installé leur campement sur le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel. Après un été particulièrement éprouvant, ils réclament des recrutements, davantage de moyens, une meilleure protection de leur santé et un recentrage de leurs missions. Derrière les revendications apparaît aussi une réalité plus humaine : fatigue, blessures, risques psychologiques et sentiment, pour certains, de ne plus pouvoir continuer à absorber toujours davantage.
La colère s’installe face à la tour Eiffel
Ils ont choisi un endroit où il est difficile de passer inaperçu.
Face à la tour Eiffel, sous le regard des touristes et des passants, des dizaines de pompiers ont installé ce dimanche leurs tentes et leurs tonnelles.
Les huit syndicats réunis dans l’intersyndicale donnent un nom à cette installation : la « colonne de renfort de la colère ».
Le vocabulaire appartient au monde des secours. Une colonne de renfort est normalement envoyée lorsqu’un territoire a besoin d’aide.
Cette fois, ce sont les pompiers eux-mêmes qui viennent chercher du renfort.
Pas pour éteindre un incendie, mais pour être entendus.
David Saquet, de l’UNSA Sapeurs-Pompiers, explique que l’objectif est de rencontrer population et élus, de leur dire ce que les professionnels ont « sur le cœur », de montrer leur « colère pacifique » et leur détermination à obtenir une réponse du gouvernement.
Le symbole résume une partie du mouvement.
Ceux que l’on appelle lorsqu’une situation devient urgente disent à leur tour qu’il y a urgence.
Depuis le 8 septembre, une colère qui ne retombe pas
Le mouvement n’est pas né ce dimanche sur le Champ-de-Mars.
Le 8 septembre, les neuf syndicats représentatifs des quelque 44 000 sapeurs-pompiers professionnels, hors militaires, ont engagé un préavis de grève.
Il doit courir jusqu’au 20 octobre.
Entre ces deux dates se trouvent deux échéances déterminantes : la présentation du projet de modernisation de la Sécurité civile et les discussions budgétaires.
Dans les casernes, la mobilisation s’est déjà affichée sur les véhicules et les bâtiments à travers banderoles, magnets et inscriptions.
La direction de la Sécurité civile indique que, depuis le 8 septembre, 2 682 pompiers professionnels grévistes sont comptabilisés en moyenne chaque jour, soit 9,3 % des effectifs globaux.
Le chiffre donne une mesure du mouvement.
Il ne raconte pourtant pas entièrement ce qu’est une grève chez les pompiers.
Car lorsque l’alerte tombe, le secours doit continuer.
Faire grève sans cesser de porter secours
Cette contradiction accompagne toute la mobilisation.
Les sapeurs-pompiers professionnels sont des agents publics, mais leur métier impose une continuité opérationnelle particulière.
Les réquisitions restent possibles afin d’assurer les secours pendant la grève.
Cela explique aussi les formes prises par le mouvement.
Une inscription sur un camion.
Une banderole devant une caserne.
Un badge sur un uniforme.
Et maintenant des tentes au pied de la tour Eiffel.
Les pompiers cherchent à rendre visible leur colère sans abandonner la population qu’ils disent vouloir défendre.
Cette situation donne une signification particulière à leur revendication : ils ne demandent pas seulement que l’on regarde leurs conditions de travail.
Ils demandent que l’on regarde ce que ces conditions peuvent produire sur la capacité future du système de secours.
Un été qui a laissé des traces
L’année 2026 a brutalement rappelé ce que signifie disposer d’un système de secours capable d’absorber une crise majeure.
Depuis janvier, environ 98 000 hectares ont brûlé, un niveau présenté comme un record depuis cinquante ans.
Toutes interventions confondues, huit pompiers ont perdu la vie, selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers.
Derrière les hectares apparaissent des heures d’intervention, des colonnes envoyées loin de leur territoire, des équipes mobilisées pendant que d’autres doivent continuer à assurer les secours ordinaires.
C’est là que les mégafeux rencontrent directement la question des effectifs.
Lorsqu’une colonne part combattre un incendie majeur, les accidents de la route ne s’arrêtent pas.
Les malaises ne disparaissent pas.
Les incendies domestiques continuent.
Le secours quotidien doit fonctionner pendant que l’exceptionnel mobilise une partie des ressources.
Le feu n’est qu’une partie du métier
L’image du pompier reste associée aux flammes.
Son activité quotidienne raconte pourtant une autre réalité.
Les données avancées pour les services d’incendie et de secours font état de 4,89 millions d’interventions, dont plus des trois quarts concernent le secours à la personne.
Les pompiers répondent ainsi à des malaises, des accidents, des détresses, des urgences à domicile et à une multitude de situations qui ne relèvent pas directement de l’incendie.
Cette transformation nourrit l’une des revendications les plus importantes du mouvement : le recentrage des missions.
Les organisations professionnelles considèrent qu’une partie croissante de leur activité correspond à des interventions qui devraient parfois trouver une autre réponse dans les systèmes sanitaire ou social.
Chaque mission supplémentaire consomme du temps, des personnels et des véhicules.
Et derrière chaque véhicule engagé se trouve une équipe.
« Plus de moyens » signifie d’abord plus de femmes et d’hommes
Lorsqu’ils demandent davantage de moyens, les syndicats parlent notamment de recrutements.
Le débat budgétaire pourrait donner l’impression d’une discussion abstraite.
Sur le terrain, il devient beaucoup plus concret.
Un effectif, c’est une équipe disponible.
Une équipe disponible, c’est un véhicule qui peut partir.
C’est aussi la possibilité de remplacer des collègues, d’organiser les repos, de renforcer un secteur ou d’envoyer des personnels sur une catastrophe sans découvrir ailleurs une autre partie du territoire.
Les syndicats réclament donc des embauches, une meilleure protection sanitaire et une redéfinition des missions.
Ces demandes forment les différentes faces d’un même problème.
Plus les interventions augmentent, plus les personnels sont sollicités.
Plus les personnels sont sollicités, plus la question de leur santé devient importante.
Derrière l’uniforme, des corps exposés
Le métier laisse des traces visibles.
Blessures.
Accidents.
Brûlures.
Fatigue physique.
Exposition aux fumées et aux produits de combustion.
Mais certaines conséquences apparaissent beaucoup plus tard.
La protection de la santé constitue donc l’un des dossiers portés par les organisations mobilisées.
Cette question ne peut être séparée de l’évolution des interventions.
Les mégafeux augmentent les expositions prolongées.
La multiplication des secours augmente le nombre de situations potentiellement dangereuses.
Les carrières longues accumulent les risques.
Protéger les pompiers ne signifie donc pas seulement leur fournir un équipement au moment de l’intervention.
Cela signifie aussi suivre ce que le métier laisse derrière lui.
Santé mentale et suicide : ce que l’on voit moins
Il existe également une usure que l’uniforme ne montre pas.
Les pompiers rencontrent la mort.
Ils interviennent sur des accidents graves.
Ils découvrent parfois des victimes dans des situations extrêmes.
Ils prennent en charge des familles, des enfants, des personnes isolées ou en détresse.
Et ils recommencent lors de la garde suivante.
Dans la mobilisation actuelle, la santé mentale et le suicide apparaissent parmi les sujets mis en avant par certains professionnels.
Ils doivent être traités sans raccourci.
Un suicide ne peut jamais être automatiquement attribué au métier ou à une situation professionnelle. Les causes peuvent être personnelles, professionnelles ou multiples.
Mais la prudence nécessaire sur les causes individuelles ne doit pas rendre invisible la question de la prévention.
Épuisement professionnel, conséquences psychologiques d’interventions traumatiques, accès à un accompagnement et détection des situations de fragilité appartiennent pleinement à la réflexion sur la santé des personnels.
Le suicide n’est donc pas le sujet central de la mobilisation.
Il est l’un des sujets humains qu’elle fait apparaître.
Denis Braye, une histoire individuelle au milieu d’une colère collective
Sur le terrain, un tract apporte encore une autre dimension à cette mobilisation.
Il présente Denis Braye comme « sapeur-pompier lanceur d’alertes ».
Selon ce document, il aurait été sapeur-pompier opérationnel pendant 36 ans, notamment à la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, et aurait reçu une décoration pour actes de courage et de dévouement.
Le tract raconte ensuite un long conflit avec le SDIS 25 autour de blessures professionnelles, de décisions administratives, de rémunération et de fin de carrière.
Il mentionne notamment une décision judiciaire datée du 4 juillet 2023 qui aurait annulé une somme réclamée et imposé un réexamen concernant la reconnaissance de blessures.
Ces éléments proviennent du document distribué par l’intéressé.
Ils ne peuvent donc pas être présentés comme des conclusions judiciaires vérifiées sans examiner directement les décisions et pièces administratives auxquelles le tract fait référence.
Mais le document possède une valeur journalistique de terrain.
Au milieu d’une mobilisation nationale, il rappelle que les mots « santé », « reconnaissance » ou « conditions de travail » correspondent aussi à des histoires individuelles.
Une institution peut être observée à travers ses statistiques.
Elle peut également être observée à travers ce qui arrive à ceux qui y passent une partie de leur vie.
Une réforme qui arrive au mauvais moment pour calmer la colère
Les pompiers attendent également des réponses sur la modernisation de la Sécurité civile.
Une première synthèse du projet leur a été présentée le 8 septembre, précisément au moment où débutait le préavis.
Elle n’a pas calmé les organisations mobilisées.
Frédéric Monchy, du SNSPP-PATS, considère que le texte « ne satisfait personne » et fait même « l’unanimité contre lui ».
Les professionnels veulent une réforme qui corresponde à l’évolution réelle des risques et des missions.
Car le modèle doit désormais répondre simultanément aux secours quotidiens, aux crises climatiques, aux besoins de santé des personnels et à la nécessité de conserver suffisamment d’effectifs disponibles.
Une loi de modernisation ne sera donc pas jugée seulement sur son intitulé.
Elle le sera sur ce qu’elle change concrètement dans les casernes et sur le terrain.
Et derrière la réforme revient toujours la question du budget
Recruter coûte.
Former coûte.
Acheter et renouveler les véhicules coûte.
Adapter les équipements aux nouveaux risques coûte.
Renforcer la prévention sanitaire et psychologique nécessite également des moyens.
La colère des pompiers finit donc inévitablement par rencontrer la question budgétaire.
Le choix des dates du préavis n’est pas anodin.
Il a commencé le 8 septembre, autour de la remise du projet de modernisation de la Sécurité civile, et doit courir jusqu’au 20 octobre, échéance liée aux discussions sur le projet de loi de finances.
Les syndicats veulent maintenir la pression entre les deux.
Rémy Chabbouh, de SUD SDIS, assure d’ailleurs qu’il est « hors de question » de lever le préavis sans satisfaction.
Après le campement, Paris
Ce dimanche 27 septembre, rien de ce qui doit se produire lundi ou mardi ne peut encore être raconté comme un événement accompli.
La mobilisation parisienne ne fait que commencer.
Lundi 28 septembre, les pompiers prévoient une déambulation dans la capitale.
Puis mardi 29 septembre, ils doivent rejoindre la manifestation de la fonction publique, organisée à l’appel d’une large intersyndicale mobilisée notamment sur les rémunérations et les moyens budgétaires.
La séquence doit permettre aux pompiers de porter progressivement leur message des casernes vers le cœur de Paris, puis de leurs revendications professionnelles vers la mobilisation plus générale des services publics.
Mais, ce dimanche, personne ne peut encore savoir quelle réponse ils obtiendront.
Quand ceux qui répondent à l’urgence lancent eux-mêmes l’alerte
Au Champ-de-Mars, les pompiers ne sont donc pas seulement venus demander davantage de véhicules ou quelques postes supplémentaires.
Leur mobilisation rassemble plusieurs problèmes.
Les effectifs.
Les missions.
Les incendies.
Le financement.
La santé physique.
L’épuisement.
La santé mentale.
Et, parmi ces sujets, la prévention du suicide.
À côté de ces revendications collectives apparaissent également des parcours individuels, comme celui présenté dans le tract de Denis Braye.
Chaque sujet possède sa propre réalité et exige ses propres preuves.
Il serait artificiel de les confondre.
Mais ils se rencontrent tous autour d’une même question : dans quelles conditions humaines le système français de secours peut-il continuer à fonctionner ?
Ce dimanche 27 septembre, les pompiers n’ont pas encore obtenu leur réponse.
Ils ont installé des tentes.
Ils ont parlé aux passants.
Ils ont exposé leur colère.
Lundi, ils veulent marcher dans Paris.
Mardi, ils doivent rejoindre la fonction publique.
Et leur préavis reste ouvert jusqu’au 20 octobre.
Ceux qui répondent chaque jour à l’urgence veulent désormais convaincre que leur propre alerte mérite, elle aussi, une réponse.
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